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L'analyse de son court traité subjectif dit 'atheologie' de Michel Onfray outre le désagrément tenace procuré par le confusionnisme et les répétitions, laisse également, et c’est là ce qui justifie l’écriture de ce commentaire, un sentiment de colère pour deux raisons au moins.
Fausse subversion et vrai conformisme
Tout d’abord parce qu’il procède à une captation péremptoire et démagogique plus que « positiviste » - un attribut pourtant cher à l’auteur - de penseurs qui pour certains nous inspirent, et, singulièrement de Nietzsche sous le haut patronage duquel l’épigraphe place l’ouvrage.
Et ensuite parce qu’en s’abritant derrière des penseurs que Michel Onfray se plaît à nous présenter comme des délinquants philosophiques, cet ouvrage cherche à nous faire prendre des vessies pour des lanternes en satisfaisant à bon compte, c’est-à-dire sur le dos des dominés du moment et des « autres », les enthousiasmes subversifs de son lectorat présumé, « occidental » et éclairé bien sûr !
En effet, alors même qu’il prétend ressusciter un front d’auteurs sulfureux ou marginalisés par les effets grégaires de la postérité (là encore il faudrait nuancer : si les effets de la relégation se font sentir pour certains comme l’abbé Meslier, en revanche Freud, Marx et Nietzsche n’appartiennent certes pas toujours au bréviaire de l’homo academicus, mais ne sont pas non plus exactement des inconnus) et écorner les piliers de la « philosophie dominante » (Kant et tous ses continuateurs), Michel Onfray alimente l’un des conformismes les plus épais du moment : le discours du choc des civilisations. Sa « méditation » paysagère initiale sur le « désert », et sa propension à enfanter des dieux, est à cet égard édifiante.
« Ciel blanc et brûlant, arbres calcinés et rares, buissons d’épines roulés par les vents de sable sur des étendues infinies de sable orange, le spectacle m’installe dans l’ambiance géographique - donc mentale - du Coran, aux époques intempestives des caravanes de chameaux, des camps nomades, des tribus du désert et de leurs affrontements. » (p. 17).
Et après avoir évoqué aussi « les terres d’Israël et de Judée-Samarie », ces lieux où le soleil « assoiffe les âmes, et génère des déserts d’oasis », Michel Onfray de conclure : « Les arrière-mondes me paraissent soudain des contre-mondes inventés par des hommes fatigués, épuisés, desséchés par leurs trajets réitérés dans les dunes ou les pistes caillouteuses chauffées à blanc. Le monothéisme sort du sable. » (p. 17)
Les monothéismes - tant le judaïsme et le christianisme que l’islam, défini d’ailleurs comme la « bonne synthèse » des deux premiers - sont dans un même mouvement ensablés et orientalisés. Cette orientalisation du religieux réorganise le discours du choc des civilisations autour d’une ligne de fracture qui s’enracine dans un topos largement éculé : l’Orient obscurantiste et religieux versus l’Occident éclairé, libre penseur et rationaliste. « L’obscurantisme, cet humus des religions, se combat avec la tradition rationaliste occidentale. » (p. 30). L’Occident n’est donc pas civilisateur parce que chrétien comme dans sa version bushienne mais civilisateur parce que, touché par la grâce des Lumières, il est profondément rationaliste ; et si l’Orient continue à être barbare c’est non seulement parce qu’il est musulman mais aussi parce qu’il est le berceau de tous les monothéismes.
Bref, la portée subversive (sic) de l’ouvrage de Michel Onfray résiderait en partie dans sa capacité à fournir un argument supplémentaire pour parfaire le mythe de l’Orient barbare, se situant ainsi à l’avant-garde de l’offensive dirigée contre cet Autre-là ! On comprendra en outre que la plus « évidemment » (des millions de musulmans vivent en Occident mais Michel Onfray, ne les jugeant pas « fraternels », a dû les oublier) orientale des religions, l’islam, apparaisse aussi comme la plus éloignée des valeurs occidentales et soit en conséquence la mieux maltraitée : « l’Islam refuse par essence l’égalité métaphysique ontologique, religieuse, donc politique. (...) Phallocratie, théocratie, gérontocratie, le modèle tribal et primitif des origines ne cesse pas depuis treize siècles. Il est fondamentalement incompatible avec les sociétés issues des Lumières. Le musulman n’est pas fraternel : frère du coreligionnaire, oui, mais pas des autres, tenus pour rien, quantités négligeables ou détestables. »
Satisfaire à ce point les besoins idéologiques de l’ordre dominant et se revendiquer d’une quelconque subversion revient à confondre la figure du rebelle avec celle du « bouffon du roi », un peu d’insolence et d’agitation spectaculaire - « le Vatican aime Adolf Hitler » (p. 220), nous sommes tous de fieffés kantiens puritains, religieux même sans le savoir et si peu jouisseurs - pour mieux conforter les cadres de la domination : haro sur l’Orient et l’islam.
Un canadadry nietzschéen ?
Mais regardons la thèse initiale du livre de Michel Onfray. La faiblesse du commun des hommes leur interdit d’affronter le plan d’immanence du réel et spécifiquement la mort, c’est pourquoi ils se réfugient dans les consolations morbides des fictions religieuses et autres arrière-mondes. Ces fabrications sont dangereuses parce qu’elles bénéficient aux divers « profiteurs embusqués » qui peuplent la caste ecclésiastique et surtout parce qu’elles conduisent à oublier, dénigrer et haïr la vie d’ici-bas. En outre, le religieux ne se contente pas de contaminer la vie à travers la forme patente des monothéismes, mais aussi de façon plus pernicieuse à travers les valeurs morales issues de ces monothéismes, et spécifiquement du judéo-christianisme. Ceux-là mêmes qui parfois se disent athées et relayent ces valeurs demeurent en fait englués dans un « athéisme chrétien », défini comme la morale judéo-chrétienne moins Dieu.
Cette thèse est en un sens vague redevable à de nombreux penseurs (pensons particulièrement au Spinoza du Traité des autorités théologico-politiques), mais c’est au style et au vocabulaire nietzschéens que sa formulation semble le plus emprunter... à quelques dévoiements près. Il est incontestable que dans sa généalogie de la morale et dans son évaluation critique de « l’idéal ascétique », production mortifère travestie sous les atours du « Bien », Nietzsche ne s’attache au grand entrepreneur de morale qu’est le judéo-christianisme en Europe. Mais cela est loin d’autoriser Michel Onfray, en se recommandant de ce penseur, à étendre la critique de la forme historique déterminée prise par le phénomène religieux à un moment précis de son histoire à l’ensemble dudit phénomène sub specie aeternitatis.
Or, le livre de Michel Onfray, bien qu’il s’attache centralement aux trois monothéismes, évoque également toute une série d’autres religions et dénonce sans discontinuer « la pensée magique », le mythe et la fable qui constitueraient le fond du religieux. En fait, sont constamment mêlées les deux dimensions de la lutte contre les monothéismes et de la lutte contre le religieux sous toutes ses formes : polythéisme, déisme, animisme, totémisme, fétichisme... Ainsi tout en s’efforçant, sur un mode pseudo-nietzschéen, de problématiser certaines de ses incarnations historiques, Michel Onfray procède à une essentialisation du religieux - forcément mauvais en tout lieu et en tout temps - qui trahit au moins à un double titre l’héritage nietzschéen invoqué.
D’abord parce qu’elle occulte l’analyse nietzschéenne positive du polythéisme ; mais aussi, plus fondamentalement, parce que la résurrection des Idées-momies, celles de la Religion en soi ou de Dieu en soi pas moins que d’autres, conduit à nier le rôle de l’histoire et du jeu des forces qui ne cessent de reconfigurer dans le temps et l’espace des phénomènes à jamais différents d’eux-mêmes. « ... il y a des façons plus nobles d’utiliser la fiction des dieux que cet auto-crucifiement et cette auto-profanation de l’homme, qui ont été le chef d’œuvre de l’Europe dans ces mille et quelques dernières années ; - pour s’en convaincre il suffit heureusement de jeter les yeux sur les dieux de la Grèce...» écrit Nietzsche à propos du polythéisme grec, ainsi que du judéo-christianisme européen et de ce qui constitue selon lui une utilisation toxique de la religion. Bref il n’y a pour lui ni La Religion ni Le Monothéisme, mais des usages de(s) dieu(x) variés dans le temps et l’espace, possiblement féconds et possiblement mortifères aussi bien sûr.
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